Le spectre du genre et la guerre des pronoms au Canada

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Les points godwin ont volé bas et en rafale dans cet amphithéâtre de l’Université de Toronto. Le 19 novembre 2016, un débat surréaliste y a eu lieu qui représente bien la situation de tension extrême que les prises de positions de Jordan Peterson ont suscitées dans l’université et en dehors. Depuis la fin du mois de septembre 2016, ce professeur de psychologie est parti en croisade contre la loi C16 (approuvée par le parlement canadien le 18 novembre)  en postant des vidéos sur youtube qui ont provoqué un débat national. Cette loi prévoit d’inclure « le genre, l’identité de genre et l’expression de genre » dans les motifs de discrimination déjà susceptibles d’être punis par la loi (origine, religion, sexe et orientation sexuelle). Elle prescrit aussi l’utilisation de nouveaux pronoms pour les gens « non-binaires » qui ne s’inscrivent pas dans le cadre trop strict des pronoms « il/elle » (he/she).

Vous pouvez explorer toute la variété et la richesse de ces nouveaux pronoms sur de très nombreux sites, mais en voilà un petit échantillon, avec les flexions respectives:

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L’idéologie sous les pronoms

Faut-il, comme le suggèrent les associations et les universitaires qui ont imposé cette loi, déconstruire les catégories masculines et féminines, dont les pronoms « traditionnels » sont les traductions linguistiques? Et ces catégories sont-elles vraiment des constructions idéologiques de la domination patriarcale comme la littérature du genre le prétendent? Au nom de la science, de la rationalité et de la liberté d’expression, Peterson rejette en bloc ces postulats et taxe à son tour ses opposants d’idéologie. Les positions sont symétriques et irréconciliables, comme nous allons le voir.

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Logo illustrant le continuum (ou spectre) du genre (gender spectrum) le long duquel se situeraient les 31 genres que reconnaît par exemple aujourd’hui la ville de New-York

Pour vous donner une idée de l’ambiance, le Doyen de la faculté prend la parole pour introduire le débat en rendant hommage aux tribus indiennes Hurons-Wendat et Seneca sur les terres desquelles est sise l’université, terres qu’ils occupèrent pendant des dizaines de milliers d’années. Et il rajoute que « […] c’est aussi un peu leur université. » (sic)

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Ensuite, Monsieur le Doyen Cameron rappelle que la discussion se fait « […] au nom de la liberté d’expression et de la liberté des individus et des groupes à ne pas subir des intimidations et un harcèlement physique. »

L’université dos au mur

Manifestement l’institution a tout fait pour faire taire Peterson, envoyant plusieurs missives d’avertissement, lui enjoignant de cesser ses déclarations publiques et de se mettre en conformité avec  la loi, « […] y compris les recommandations de la Commission des Droits Humains de l’Ontario contre le harcèlement et les discours de haine [précisément celles qu’entérine au niveau national la loi C16] ». Il les a présentées sur youtube comme des pièces à charges contre la « dictature du politiquement correct ». C’est dos au mur, pour ne pas avoir l’air de museler le turbulent professeur sous les yeux des médias et de la nation, que a organisé la discussion publique. Ce dernier craint pour son poste mais il a déjà déclaré qu’il était près à en faire le deuil pour défendre son point de vue. C’est ce qui fait la force de sa démarche: il a quelque chose à perdre.

Comme nous allons le voir, toute sa stratégie (gagnante) vise à exposer son point de vue sans tabou, et à pousser ses adversaires à l’accuser de « discours de haine » (hate speech, puni par la loi C16). Peterson leur répond alors, comme le ferait Socrate à la fin d’une démonstration, qu’effectivement cette loi est dangereuse pour la liberté d’expression, pour la science et donc pour la société. 

Les adversaires de Peterson sont deux universitaires renommées. Brenda Cossman est professeure de droit à l’Université de Toronto et responsable du Centre Bonham pour les études sur la diversité sexuelle (Sexual diversity studies). Mary Bryson est professeure de pédagogie du langage et de la littérature à l’Université de Colombie britannique où elle est aussi chargée de l’application des politiques anti-discriminatoires. Toutes deux participent à diverses commissions canadiennes et internationales pour les droits des minorités sexuelles (voici les recommandations et déclarations des Nations unies sur le sujet).

Ce n’est pas un hasard si Jordan Peterson se retrouve à la place de l’accusé de ce procès stalinien post-moderne: c’est un psychologue brillant présentant l’originalité de marier deux approches qui s’ignorent souvent mais dont chacune est structurée autour de la différence des sexe: d’un côté la Neurobiologie, Darwin et la théorie de l’évolution, de l’autre la pensée mythique et psychanalytique inspirée de C.G. Jung, agrémentée d’une attention particulière à la littérature de Dostoïevski et d’autres grands auteurs.

Dialogue de sourds, Fake news et Post-vérité

Je conseillerais fortement de regarder cette joute argumentaire en entier. Peterson y développe une analyse subtile mais très claire et sans concession. La charge est extrêmement sévère contre la politique d’intégration du genre. Face à ses critiques, les deux championnes des droits des minorités n’ont pas d’autre choix que de faire semblant de ne pas comprendre ses raisonnements et de l’accuser des désormais classiques « fake news » et « post-vérité » (qu’on retrouve dans la polémique sur les supposées interventions de la Russie pour déstabiliser les Etats-Unis).

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Brenda Cossman: « Pourquoi tout ceci est important? Parce que les gens sont importants. Nous n’avons pas seulement affaire à un discours de  post-vérité (post-truth politics), mais à discours de post-empathie (post empathy politics). On a l’air de ne plus vouloir prendre soin des gens. »  Ce n’est pas la première fois qu’on accuse Peterson de « ne pas vouloir être gentil », ou de mépriser la « science ».

« La loi C16 sera comme un virus, prédit pour sa part Peterson. Une fois qu’on introduit un nouveau concept dans la législation, il a tendance à se répliquer à tous les niveaux, comme un virus. » Ce nouveau concept qui relève à ses yeux de la pure idéologie,  c’est un socio-constructivisme absolu hérité de la tradition post-moderne et marxiste. »Une idéologie est un répertoire de présupposés idéalistes dénués de bases empiriques dont le seul but est de transformer la société afin d’instaurer un hypothétique ordre juste qui toujours se dérobe. »

Les bons sentiments et le ressentiment

Et le psychologue met à jour les motivations secrètes de ses adversaires dans une psychanalyse sauvage qu’on lui reproche souvent mais qui n’est que le reflet inversé de la réthorique soupçonneuse du genre qui postule a priori « que la société occidentale est un patriarcat raciste et sexiste, corrompu jusqu’à la moelle. » Derrière les bons sentiments, il décèle le ressentiment, affect toxique et trompeur que ne cessait de traquer Friedrich Nietzsche. Les activistes du politiquement correct prétendent protéger des catégories discriminées mais en négatif, ils sont motivés par la passion de se créer des ennemis. Les bons sentiments dissimulent une haine cachée.

Peterson reconnaît cette haine à l’oeuvre derrière les cours anti biais (anti racist and anti-biased training) imposés depuis la rentrée 2016 au personnel des ressources humaines de l’université de Toronto et sous-traité à ce cabinet de consulting.  Ces formations prétendent corriger les « biais de discrimination inconscients ». De plus en plus d’entreprises et d’administrations les mettent en place sous la pression médiatico-juridique que font peser les activistes du politiquement correct avec l’aide de firmes de consulting anti-discrimination issues du même tonneau. Peterson n’y voit rien d’autre qu’une forme de rééducation politique, justifiée par les bons sentiments, mais bien motivée par le ressentiment. Ce mode de chantage affectif a transformé depuis des années les universités en espaces hypernormés où l’on renonce à aborder certains sujets sensibles, où l’on risque des procès en se déguisant en Indien ou en Mexicain à Halloween, et où l’on doit signer des contrats avant d’avoir des relations sexuelles.

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Mary Bryson:  » L’identité de genre et l’expression du genre sont liées à l’extraordinaire plasticité de la vie humaine et à la fluidité de l’identité. Elles sont aussi liées, et nous devons y porter une grande attention, à la violence due au genre [gender based violence], aux minorités menacées et au harcèlement. »

Catégories et fragmentation de la société

A l’occasion, cette stratégie agressive motivée par le ressentiment peut se retourner contre ceux qui l’appliquent. Les différents groupes et associations anti-discrimination se déchirent fréquemment sur les micronuances et les microcatégories qu’ils entendent représenter. Ce phénomène est parfaitement logique: les activistes déconstruisent les catégories au nom d’autres catégories, bientôt déconstruites à leur tour en catégories plus affinées. La déconstruction comme mode de pensée et d’action n’épargne rien.

Le processus idéologique de dénégation de la réalité est bien le substrat de cette déconstruction. « Ils considèrent que l’identité est une question de choix personnel, et qu’elle est sujette, comme du reste la société dans son ensemble, à toutes les déconstructions et reconstructions possibles. Or, avertit-il, l’identité est un sujet de négociation perpétuel avec la réalité et la société, et elle n’est pas réductible aux choix de l’individu. »

C’est bien l’ambition de l’idéologie que de tordre la réalité pour la faire rentrer dans ses modèles. Ici, le modèle est l’imagination et le désir absolu de l’individu qu’il faudrait libérer de la réalité, de la rationalité et de l’objectivité, considérées comme »oppressives » et « patriarcales ».

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Fractales, formes qui se démultiplient et se décomposent en plus petites formes similaires. Pourquoi ne pas y voir le symbole d’un processus de complexification autodévorante comme celui de la déconstruction postmoderne exercée par les activistes du politiquement correct?

Ainsi certains se réclament aujourd’hui « gender fluid », ce qui veut dire par exemple qu’ils sont des hommes le matin et des femmes le soir. D’autres prétendent être des non-humains comme des elfes ou des vampires et veulent d’être traités et respectés en tant que tels. Enfin, voici l’intéressant courant de la transethnicité, pour qui chacun doit pouvoir se définir de la « race » ou de l' »ethnicité » de son choix.

Corruption du monde universitaire

C’est bien l’université que Peterson juge responsable de cette fuite en avant. Elle a encouragé le développement de toutes les théories les plus farfelues et subjectives depuis plus de trente ans dans les différents départements de « Gender Studies » (études de genre), « Women studies », black ou latin « studies ». Leur multiplication fractale est sans doute un des aspects de la dissolution du savoir et de la société.

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« Ce sont des branches complètement fallacieuses que l’on n’aurait jamais dû faire rentrer dans l’université. Elles contredisent ouvertement et sans aucune démonstration les consensus établis par des disciplines comme la biologie ou l’histoire et s’en font même une gloire. Cela montre la corruption de l’institution académique qui accepte et même encourage ces démarches antirationnelles et subjectivistes. »

Fronde publique contre le politiquement correct

La société civile semble s’être ralliée aux arguments de Peterson. Il a reçu l’approbation massive des internautes, de beaucoup d’éditorialistes et politiques, ainsi que de nombreux transexuels et homosexuels fatigués de ces associations qui parlent en leur nom. Beaucoup d’entre eux lui ont confirmé sa crainte que ces politiques anti-discriminatoires aient un effet inverse, suscitant le ressentiment contre ceux qu’elles prétendent protéger.

En revanche, il n’a eu absolument aucun soutien public de ses collègues. Même ceux qui lui sont favorables en privé sont apparemment tétanisés par la chape de plomb médiatico-juridique du politiquement correct, et craignent pour leur carrière. Pour le reste, 200 enseignants ont carrément signé une pétition où ils le taxent, encore, de propager un « discours de haine », à l’instar des diverses associations activistes qui le menacent.

Mais on dirait que les choses changent. Il n’a pas été viré de l’université comme il le craignait. Et, surtout, personne n’a osé encore lui faire un procès, alors que la loi est passée et que tous ses opposants, associations, université, l’ont accusé de « propagande de haine » ou de « discours de haine ». Pas même la Commission des Droits Humains de l’Ontario qui a pourtant formulé les même accusations, et qui est habilitée à lancer automatiquement des procès à travers ses « tribunaux de justice sociale ». Comme si quelque chose était cassé dans la machine de dissuasion qui règne dans les université et qui semblait en partance pour conquérir les entreprises et le monde.

Le débat avait lieu cinq jours après l’élection présidentielle US et Peterson a bien sûr été accusé de Trumpisme. Mais ceux qui se sont reconnus dans son combat ne sont pas d’accord. Sa verve savante et humaniste a tendance, me semble-t-il, à séduire les universitaires et des gens éduqués de toute tendance politique ou sexuelle, non les « petits blancs » déclassés. Parmi ces sympathisants, il doit y avoir pas mal de personnes de gauche, bobos et hipsters, qui, comme Bernie Sanders, rejettent ce qu’on appelle « Identity politics ». Ce mode de gestion politique par les catégories fractales dont nous parlions plus haut est l’importation des méthodes de segmentation du marketing dans la politique par la néo-gauche (gauche culturelle) dont Hillary Clinton est un exemple chimiquement pur (une petite archéologie de la néo-gauche ici). Identity politics, c’est simplement l’alliance objective et postmoderne de cette néogauche avec le capitalisme.

Peterson a évoqué lors du débat ce cataclysme électoral comme un symptôme: « Ni la mère dévoratrice par excès de protection (overprotecting devouring mother) ni le père tyrannique ne sont de bonnes perspectives en termes mythologiques. Mais la victoire de ce dernier dans les urnes indique sans doute quelque chose sur l’état de notre société et les problèmes qu’elle affronte. »

 

PS: N’hésitez pas à jeter un coup d’oeil aux cours en ligne de Peterson qui valent le détour.

PPS: Et encore une fois, je ne peux que conseiller de regarder cette disputatio post-moderne située entre dialogue socratique et dystopie à la Hunger Games (où l’on voit des « vrais gens » se battre avec courage contre une cyberdictature orwellienne)

 

PPPS: Toutes les citations de Peterson sont tirées des notes que j’ai prises à partir du débat et de cette émission où Peterson fait face à un historien de la médecine qui l’assure sans sourciller que le sexe biologique n’existe pas.

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Le Comité du parti démocrate, organisme dirigeant du parti démocrate largement acquis à Hillary Clinton, a conspiré pour faire que Trump gagne la primaire du parti républicain. Cela a l’air d’une « fausse nouvelle », n’est-ce pas? Pourtant, ce sont les médias dits « officiels » qui le rapportaient il y a 1 mois, après avoir consulté Wikileaks. Le plan consistait à favoriser les positions conservatrices extrêmes qui aux yeux des responsables du parti ne seraient pas viables et décrédibiliserait le candidat qui les porterait, permettant à Clinton de gagner facilement. Voyez l’aveuglement!

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Fake News vs Think Tanks: vers un néo-maccarthysme mondialisé

 

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Un nouveau Maccarthysme à échelle globale est peut-être en train de naître. En Europe comme aux Etats-Unis, on prend des mesures contre la liberté d’expression sur internet. Dans une synchronie suspecte et moutonnière représentative des griefs qu’on lui fait, la presse « officielle » ressasse en boucle les termes de « Fake News » et de « post-vérité » pour expliquer la victoire de Trump et les phénomènes « populistes ». Et elle désigne des boucs émissaires commodes: la Russie et Internet. Bien sûr, c’est un peu facile, comme le révèle la polémique que je vais relater. Voici un petit feuilleton sur le mode burlesque et moral de l’ « arroseur arrosé » avec le Washington post dans le rôle titre:

Le journal a sorti cet article le 24 décembre dans lequel il dénonce toute une série de sites de « médias alternatifs » accusés de produire ou de relayer de « fausses informations » pour faire la propagande du Kremlin, se basant sur la « caution scientifique » d’un pool « d’experts indépendants » pour valider cette analyse. Dans la foulée, cette information était reprise telle quelle par de nombreux autres médias, et même retwittée par des officiels comme cet ex-conseiller de la maison Blanche, Dan Pfeiffer Read more…

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L’effet dissolvant des simulacres [Comment la réalité disparaît! (3)]

 

Ce dispositif permet de faire dire n’importe quoi à n’importe qui sur une vidéo. Et n’importe quel imitateur un peu chevronné pourra en assurer la contrepartie audio.

Voilà le genre de technologies à la Black miroir qui vont enfin nous permettre de tirer un trait définitif sur ce vieux principe de réalité. Et ne sont-elles pas déjà en place? Se poser ce genre de question a un Read more…

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