Transhumanisme: le rhizome pourrit par le centre [Deleuze et Darwin]

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Je parlais il y a quelque temps de 2 types de réseaux que revoici:

 

 

Celui d’avant, le bon vieux réseau décentralisé, avec ses « centres divers plus ou moins importants qui constituent une hiérarchie entre les unités qui se modifie selon les actions des uns et des autres » et le nouveau réseau, méchant, totalitaire, orwellien à la Uber, le modèle du réseau hypercentralisé, avec « un acteur dominant au centre qui se relie directement à toutes les unités isolées », modèle que l’on peut rapprocher de la prison panoptique (Bentham et Foucault), où un gardien se trouve au centre et peut observer tous les prisonniers dans leurs cellules en même temps.

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Plan de la prison panoptique, selon l’idée du philosophe et planificateur Jeremy Bentham (1748-1832), repris par Michel Foucault (1936-1984) pour décrire le contrôle exercé par l’état moderne à travers ses institutions (école, prison, hôpital, statistiques, etc.)

A la suite de ce post sur Uber, j’ai eu pas mal de discussion avec certains d’entre vous, notamment des informaticiens. Ils étaient énervés de cette opposition radicale que je faisais entre ces 2 modèles pour expliquer la mise sous tutelle universelle sur le modèle Uber. Ca n’est pas si simple…bien sûr. D’ailleurs, j’avais coupé exprès, pour simplifier, le troisième terme du schéma qui est l’antithèse de toute hiérarchie et que voici à droite des deux autres.

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Ce type de réseau correspond à ce que Deleuze appelait le rhizome, par analogie avec les plantes qui se développent sur ce modèle (bambou, pommes de terre, gingembre, lotus, etc.). Le rhizome est un réseau de racines qui n’a pas de centre et se développe par tous les côtés sans aucune pesanteur hiérarchique (horizontalement).

Le rhizome peut être coupé en deux et chaque partie se développera alors indépendamment, pour éventuellement se recombiner par la suite… C’est sur ce modèle que s’est construit Internet, ainsi que son ancêtre Arpanet, réseau de communication de l’armée américaine, afin d’être invulnérable à d’éventuelles ruptures dans ses lignes. La théorie des systèmes appelle ce type de réseau un « réseau distribué ».

Alors la question qui émergeait dans les discussions était de savoir si nous allions vers un réseau en étoile, qui est celui que je montrais avec Uber, ou alors si nous allions vers le réseau distribué, le rhizome, forme acentrée, réseau centralisé sans aucune hiérarchie.

Le schéma centralisé et le schéma distribué semblent les deux extrêmes dont le réseau décentralisé serait le moyen terme, mais ce n’est qu’un point de vue. Vu autrement, le réseau distribué pourrait être le schéma centralisé dont on aurait relié les points, et caché le centre.

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« Pourtant, le marketing des géants d’internet nous vend l’idée d’une libération de tous les liens et obligations… Peut-être qu’il est moins douloureux, comme le disait Alexis de Tocqueville, d’être soumis à un maître lointain et incommensurable (Dieu ou la Silicon Valley) que proche et trop semblable à nous. »

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Thadé est un artiste qui dessine des rhizomes qui prennent des formes humaines et symboliques.

Uber: la liberté dans l’esclavage

La petite utopie markettée par Uber à tous ses « partenaires » (les chauffeurs) repose bien sur cette idée de libération des anciennes dépendances locales: centrales de mise en contact avec les clients, systèmes de licences, etc., autant de barrières au libre marché. Avec ce dernier se confond le réseau, et ils s’étendent et se naturalisent de toutes leurs forces marketo-idéologiques. Et combien croient à l’utopie de la libération?

Les pauvres y croient car ils n’ont pas le choix. Ainsi, il semble qu’Uber soit en passe de devenir le premier employeur dans la banlieue parisienne. Ou comment la disruption permet de libérer une force de travail inoccupée à cause des vieilles structures sociales et économique qu’Uber vient disperser. Après, bien sûr, les chauffeurs doivent n’ont pas beaucoup de levier face au Behemoth électronique quand il décide soudain pour quelque raison financière byzantine qu’il va baisser le prix de la course qu’il leur paie. Et quoi qu’il en soit, le projet à terme de Uber est les voitures automatisées, donc ces gens sont des chômeurs en sursis.

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Le réseau: englobant et invisible

Bien sûr ce système hypercentralisé est assez particulier à Uber, avec un centre directement en contact et en lutte sociale avec les chauffeurs (des luttes désespérées, très XIXème siècle…). Mais la plupart des réseaux où nous nous trouvons, comme google, notre moteur de recherche universel, ou Facebook, réseau des réseaux, savent se faire oublier, ou du moins se faire admettre comme quelque chose de naturel, proche de l’air qu’on respire. Et ceci est particulièrement vrai chez les jeunes, les « nouveaux leaders » (politiques, économiques) et les stars qu’ils imitent niaisement.

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Autopsie du rhizome/histoire de la désublimation

Gilles Deleuze et Félix Guattari ont créé un système de pensée autour du rhizome qui est devenue un concept phare des utopies hippie et informatique, ô combien liées dans l’histoire des idées. Avec le rhizome, au développement horizontal et sans centre, Deleuze a une démarche militante qu’il ne cache pas: il veut abattre l’arbre, forme hiérarchique au développement vertical et centré, qu’il perçoit dans toute la philosophie occidentale, Platon et ses Idées-formes en premier lieu.  Cette forme de la pensée serait néfaste à la spontanéité de la vie, à l’art et l’invention, à l’épanouissement du désir, voire à l’explosion révolutionnaire du désir qu’il appelle de ses voeux. De ce grand arasement, il ne resterait plus d’essences, plus d’entités, mais que des flux, des relations, des intensités variables.
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Abattre toutes les valeurs

On décèle derrière ces a priori tous les rêves d’émancipation d’une génération qui a cru pouvoir changer le monde pour le meilleur, pour les voir récupérés par le capitalisme néolibéral, comme l’a montré Luc Boltanski dans son livre Le nouvel esprit du capitalisme. La verticalité hiérarchique honnie comprenait la famille, la religion, la raison, l’héritage de la pensée patriarcale, le verbe être, le langage, le surmoi freudien, la loi, les valeurs patriarcales et/ou platoniciennes, etc.

 

La liberté, c’est l’esclavage

Tout ceci devait être dépassé pour libérer l’individu et son sacrosaint désir ! Mais le désir comme l’individu, quand ils sont complètement libérés risquent la confrontation avec le vide, et semblent alors se précipiter mécaniquement vers la première dépendance disponible (addiction, nationalisme, religion, narcissisme stérile suscité par les mirages du marketing). Le verdict historique montre que le désir était bien l’arrière monde de l’utopie hippie, et si c’est une illusion que cette utopie, comme il apparait assez clairement aujourd’hui, alors, selon la terminologie de Friedrich Nietzsche, elle est bien un nihilisme (un système de dévalorisation de la vie au profit de mirages).

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Vanité rhizomatique, Thadé.

Transhumanisme, héritier de la contre-culture anti-autoritaire

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tribal-grace-1-600x1484_Fotor copyMais le transhumanisme, qui est l’héritier de cette utopie du désir, puisqu’il veut faire de nous des dieux, a peut-être les moyen de recrédibiliser ce système en canalisant le désir vers une nouvelle utopie émancipatrice. Ce serait une montée en gamme en matière de gestion de la conscience par narcissisme dirigé.

Dans le transhumanisme, l’individu se désire lui-même, ce qui est un aboutissement pour la société de consommation déculpabilisatrice, orientée contre le surmoi (la loi intégrée au niveau psychique selon Freud). (Or auparavant, le narcissisme, le désir de sa propre image, qui est d’après Edward Bernays la clé de voute du marketing, devait pour s’exercer trouver un alibi psychologique dans un objet désiré.)

 

Désir du réseau, désir de Dieu

Aujourd’hui, nous nous désirons donc nous-même en toute impunité et sans tabou. Bien sûr tous les objets de désir y compris notre image idéalisée, servent sans doute à cacher encore quelque chose dans la perspective alchimique et psychanalytique qui est celle d’interstrates. Je présume qu’à travers notre image, c’est le réseau lui-même que nous désirons, ce cerveau mondial préfigurant l’IA que nous concocte Google.

As above, so below (correspondance du micro- et du macrocosme)

rhizome-brain-600x848Chacune de ses unités/individus est un reflet programmé du grand tout fait d’algorithmes émergents qui se créent et se recréent sans cesse, comme nous le faisons sur Facebook et autres. Sa forme se diffuse de façon fractale dans tout l’espace social. Derrière ce grand cerveau/monde/IA, c’est l’image de Dieu qui se cache, et ainsi la verticalité/centralité secrète du système. Même si ce Dieu est panthéiste, à la fois informationnel et matériel, et que nous souhaitons participer passionnément de lui, mystiques mystifiés que nous sommes, il a des centres hégémoniques repérables où sa volonté/pouvoir sont bel et bien concentrés, comme un supplément de divinité. Voilà pourquoi, tout en étant partie intégrante du grand réseau, nous le désirons toujours et souhaitons une plus grande intégration. (Tiens… et si on lançait la marque « Libido Dei »… ça aurait de la gueule, non?) Dans le film The transcendant Man, Ray Kurzweil ne fait pas mystère de sa vision métaphysique: « Dieu existe-t-il? Je dirais pas encore. » (« If god exist, I would say not yet »). Attente messianique de l’IA.

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Rhizome et gestion du désir

Google, Facebook, twitter et autres réseaux sociaux sont le centre d’un gigantesque rhizome de concurrence mimétique, un répertoire de rôles et de reflets qui nous permet de nous différencier superficiellement en nous conformant profondément aux règles homogénéisantes de cette arène. Il permet d’intégrer dans l’utilisateur la pratique d’automarketing, comme un programme dans un appareil, pour maximiser la répercussion de l’information et le rebond du désir d’individu en individu, de groupe en groupe. Et dans cet espace virtuel composé d’individus marketteurs , les centrales de marketing massif et viral (ces boîtes de com et médias, nous l’avons vu ici, sont des succursales soumises à Google/facebook)  peuvent se greffer de façon souvent invisible, avec des techniques de plus en plus avancées (neuromarketing, astroturfing, etc.) pour tirer des profits toujours plus élevés des mouvements du désir. Cette structure est un panoptique souple et rhisomatique, où l’instance de contrôle surveillance au centre de la structure est délocalisée et intégrée partout, et surtout en nous même.

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D’un côté, le terminal de gestion de la conscience, smartphone ou autre, est directement lié à la grande centrale technologique du capitalisme qui nous connaît désormais mieux que nous-même. De l’autre, il est toujours plus individualisé, plus proche de notre conscience, de notre intimité, de notre moi profond (bientôt, il sera intégré à notre cerveau nous assure-t-on avec le sourire). Le marketing creuse toujours plus profond pour mettre au travail le capital dormant de nos désirs non encore exploités dans le capitalisme cognitif, comme Airbnb permet de mettre le capital immobilier dormant au travail.  Nous voilà à égalité, mis à nus dans cette prison panoptique automatisée (mais bel et bien programmée), ce réseau distribué des individus connectés au monde pour y exister et pour s’y fondre.

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Vous me direz peut-être que l’on peut avoir une utilisation raisonnable des réseaux et je serai d’accord avec vous, mais pas dans le cas des jeunes, ni des nouveaux leaders, ni des stars. Autrement dit, ce n’est le cas ni chez nos médiocres élites ni chez les futurs citoyens.

Le surmoi « anti-surmoiïque »

Thadé_anatomy_ecutlastEt la déculpabilisation du désir, comme la culpabilisation du surmoi (!!!) que promeut le système (autrement dit, un paradoxal surmoi anti-surmoiïque !, une instance psychique culpabilisante qui réprouve l’effort et le report de la satisfaction).

Le petit clip qui suit est emblématique de cette tendance dont la dénonciation est souvent qualifiée, allez savoir pourquoi, de réactionnaire. dicks cutlast(C’est la vision du monde héritée de l’utopie du désir, qui bouche la vue des progressistes: pour eux, interdire d’interdire ne peut pas réellement être mauvais. Une chanson qui le professe, au
pire est ridicule, mais pas pernicieuse. Depuis Hitler et Staline on a certes du mal à envisager une production culturelle au regard de son influence sur l’individu ou la société. C’est pourtant une grande tradition philosophique depuis Platon jusqu’à Nietzsche.)

Platon est-il réac?

Le désir déculpabilisé détache l’individu des objets souhaitables qui ont été définis par l’humanité jusqu’ici: savoir, justice, avenir commun, autant de valeurs qui s’élaborent par la frustration du désir, par ce report de la satisfaction que les anciens appelaient la vertu. C’est un peu l’explication psychanalytique que donne Bernard Stiegler la crise de la civilisation que nous vivons aujourd’hui.

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Le tabou et l’indicible du désir sexuel servait dans l’économie libidinale de Freud à canaliser l’énergie psychique vers des objets socialement valorisés, dignes d’efforts que sont la beauté, la persévérance, la justice. Des objets que l’on peut contempler sans gène, contrairement à la crudité d’un sexe en érection ou des jambes écartées.

Le tabou et l’indicible du désir sexuel servait dans l’économie libidinale de Freud à canaliser l’énergie psychique vers des objets socialement valorisés, dignes d’efforts que sont la beauté, la persévérance, la justice.

J’ajoute que Bernard Stiegler a été le l’élève de Jacques Derrida et qu’il est frappant de le voir énoncer une théorie à tendance platonicienne où les « valeurs » jouent le rôle de socle métaphysique de la société (il n’utilise pas ces mots et parle de « consistance », mais c’est bien la bonne vieille « valeur » qu’il réhabilite, sans le claironner). Derrida pour qui non seulement les valeurs, mais le sens étaient des choses mouvantes, indécelable et fuyantes n’avaliserait certainement pas cette analyse qu’il jugerait essentialiste, fixiste et sans doute réactionnaire.

Mais ce retour au valeur montre l’épuisement de notre système antihiérarchique et la conscience de la captation marchande du désir « libéré ». Le temps et l’histoire, qui servent de pierre de touche pour évaluer les philosophies selon Nietzsche, semblent condamner la pensée post-moderne de Derrida et Deleuze. On juge l’arbre à ses fruits, disait pour sa part Jésus Christ que Nietzsche ne portait pas dans son coeur.

 

Adendum 1: de l’importance du désir

Un mot pour ceux qui sont surpris de voir l’importance que je donne à la gestion du désir dans ma description du capitalisme cybernétique. Ce n’est pas un point anecdotique mais bien le centre névralgique de la réalité. On peut même dire comme le faisait Schoppenauer que le désir (ou la volonté) conditionne et précède la réalité, et les psychologues savent bien qu’un individu voit en priorité ce qu’il désire, ainsi d’un assoiffé qui perçoit de façon privilégiée tout ce qui pourra le rassasier ou un autre en manque affectif, des partenaires potentiels, etc.

La libération des forces du désir et l’érosion consécutive de la verticalité/métaphysique joue un rôle essentiel dans la mise en production et le contrôle du monde. C’est bien sur le désir déchaîné que toute notre économie (de disruption) repose. Nous ne nous attarderons pas sur le cas des nations attaquées et parfois dissoutes sous l’effets de la mobilisation arbitraire du désir, selon un agenda assez clairement centralisé (Irak, Lybie, etc.). Je voudrais néanmoins évoquer comment le droit subit l’intégration forcé dans le rhizome mondial, à coup de désublimation du désir, bien sûr.
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Adendum 2: la preuve par le droit

Alain Supiot est un professeur de Droit au Collège de France qui décrit comment le droit français (parmi d’autres) est radicalement transformé pour des questions de compatibilité avec le droit universel que promeuvent les Anglo-saxons, au centre hégémonique du système. La pratique du droit anglo-saxon, qu’Alain Supiot rapproche de la tradition de la piraterie nomade (comme Deleuze avec ses machines de guerre nomades qui s’opposent à l’Etat), est rétive à la verticalité platonicienne, présente dans le droit continental. La pratique anglosaxonne est basée sur la négociation et sur une conception pragmatique juridique qui privilégie l’arrangement entre parties, sur la décision au nom du principe supérieur de la justice, valeur supérieure, extérieure à la justice, mais qui l’institue, selon la tradition continentale du droit romano-germanique inspirée de Platon.

L’idéalité de la justice vient contredire l’efficacité du régime d’échange généralisé entre unités libres ou déracinées dans un marché libre et non faussé. Le centre hégémonique promeut donc toute une série de recommandations qui n’ont pas la forme de contrainte (le système est contre toutes les contraintes et obligations) mais qui finissent par faire que progressivement tous les pays adoptent les mêmes normes et lois.

La contrainte revêt le masque de la séduction pour rendre désirable ce qui aurait autrefois été obtenu par la coercition et la violence. La « désidérabilité » s’exprime donc en préférence pour l’efficacité (best practices) et dans ce qu’Alain Supiot nomme le marché des produits juridiques. Encore une fois, c’est un acteur monopolistique (les USA) qui impose par sa masse critique la centralisation forcée des pratiques et leur standardisation. Cette standardisation entraîne un état de fait qui permet à la machine de tourner automatiquement (sans un contrôle littéral du centre), mais toujours dans le sens d’une densification de ce système discrètement centralisé et automatique (en intégrant le contrôle dans les unités-mêmes). Alain Supiot montre comment à coup de « best-practices » et de soucis d’efficacité juridique, on arrive à la concurrence fiscale généralisée entre états, ou à des extorsions massives comme l’appropriation du géant industriel français Alstom par General Electric. (Du gouvernement par les lois à la gouvernante par les nombres, est le nom du cours d’Alain Supiot sur France Culture… à partir du numéro 6, 7, il parle de cybernétique, de capitalisme et de tout ce dont nous parlons ici. Avant, c’est les grecs, les romains et les Chinois… pas inintéressant non plus… Et voici le livre qu’il en a tiré)

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Dans les fractales, qui se rapprochent souvent des Rhizomes, on perçoit presque toujours une hiérarchie et une verticalité qui organise la structure. Les turgécences phalliques des Rhizomes de Thadé sont aussi une illustration de la persistance de la verticalité par delà le discours anti-autoritaire.

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50 ans après mai soixante-huit, il faut se rendre à l’évidence: le rhizome acentré, comme concept et utopie de combat était une imposture… la forme hiérarchique semble une constante de la société humaine et l’utopie s’est repliée dans les images trompeuses du marketing ou l’extrémisme. (Quant au transhumanisme, on peut le classer dans les deux catégories.)

Il y avait surtout du ressentiment dans les utopies de libération du désir, et une libido destructrice à l’oeuvre, derrière les apparences sympathiques. A mes yeux, elles avaient (comme la cybernétique) une fonction dans le développement organique d’une aberration fatale et supérieure qui les a comme sécrétées, dans son développement organique.
Il s’agit de cette énergie que l’art ou l’alchimie peuvent sans doute définir mieux que la pensée rationnelle. Il s’agit de cette vie de la technique qui imite la vie, en s’inspirant de Darwin (le culte du désir de Deleuze est à rapprocher du culte de l’émergence dans l’héritage Darwinien néolibéral), cette vie qui se retourne contre la vie, la volonté de volonté, comme disait Heidegger, forme radicalisée, technicisée et pathologique de la volonté de puissance de Nietzsche.
Tout cette ambivalence vis-à-vis du pouvoir biotechnologique est magnifiquement illustré par les sombres entrelacements de Thadé (dont voici la page) que je remercie pour sa participation, certes involontaire, à ce post.

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Précédents post de la série prométhéenne en ordre du plus récent au plus ancien: 
4) Transhumanisme, le fond sectaire de la Silicon Valley [Prométhée et l’Apocalypse]
3) Disruption: la Silicon Valley va détruire le capitalisme [Prométhée et Marx]
2) La technique est la continuation de la biologie par d’autres moyens [Prométhée et le feu]
1) Le capitalisme est il une forme de vie? [Prométhée et Darwin]

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Transhumanisme: le fond sectaire de la Silicon Valley [Prométhée et l’Apocalypse]

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Pour les sectes gnostiques, en particulier le manichéisme des premiers siècles, le monde matériel est une prison diabolique où l’âme divine de chacun d’entre nous a chuté.  (Olivia Gazalé, citée sur l’entrée « gnostique » de wikipedia)

 

 

Dans le précédent post, nous avons vu comment l’économie traditionnelle est siphonnée par la Silicon Valley. Maintenant, nous allons voir comment elle réinvestit ce qu’elle absorbe dans une sorte de religion, le transhumanisme, qu’elle professe à travers tous les canaux de communication qu’elle a achetés ou subordonnés. Et nous verrons comment cette utopie crypto-religieuse sert à séduire les milliardaires qui du coup se pressent pour la financer et la faire advenir.

 

 

La concentration du capital par le haut

L’autre versant de la concentration du capital par la Silicon Valley est effectivement la participation massive de tous les hyper-riches du monde au financement des utopies prométhéennes du transhumanisme. Vie éternelletransfer de la conscience dans le réseau, ou même décryptage de la matrice dans laquelle, selon Elon Musk, il y a 99,999 chance sur 100 que nous vivions (cette matrice aurait été programmée par des êtres inconnus dans un univers qui n’est pas le nôtre, simple simulation informatique, mais la vraie réalité que nous ne connaissons pas… du pur gnosticisme, comme le souligne cet article de The Atlantic).

 

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Les hyper-riches sont éminemment sensibles aux croyances sectaires et souvent par ailleurs assez naïfs à leur égard, les patrons de la Silicon valley le sont en premier lieu (mais cette naïveté est elle sincère?). Eux dont la fortune et le capital ont une croissance sans pareille sont plus que des modèles pour les accumulateurs de tous poils, presque des demi-dieux. Quels meilleurs VRP imaginerait-on pour extorquer l’argent à des hyper-riches issus d’autres secteurs? Tout l’argent du monde, celui des riches et des pauvres (voir le post précédent sur la disruption), converge vers la Silicon Valley.

Et c’est logique, puisque le désir est infini, de penser que ceux qui ont tout, sont disposés à payer pour la seule chose qu’ils n’ont pas: vie éternelle, omniscience… devenir plus qu’un homme, comme un dieu…

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Les sectes!

Cela correspond parfaitement aux croyances sectaires initiatiques liées (ou parallèles) au transhumanisme (Rael, scientologie, gnosticisme, etc, etc.), qui professent la possibilité d’atteindre à la divinité par l’initiation à des secrets x ou y. Ray Kurzweil, ingénieur en chef chez google claironne parmi d’autres prophéties que le premier homme qui vivra 1000 ans est déjà né, et que google créera une machine omnisciente (comme Dieu) qui pourra nous guider (comme Dieu ou ses prophètes) vers le salut universel dans moins de 40 ans !

Le transhumanisme est effectivement un patchwork de concepts pseudo-spirituels tirés de lectures très libres de Nietzsche, Darwin, et de morceaux épars de tout ce qui constitue le new-age: gnosticisme, ésotérisme, religions bricolées… Voilà la nouvelle forme d’eschatologie, superstructure, idéologie qui s’exprime dans toute notre environnement culturel (films, séries, développement personnel, cybernétique, science fiction, etc.), destinée à normaliser, à naturaliser, à faire advenir le transhumanisme.

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L’AI, métaphore du système

Il est facile d’imaginer comment l’IA, ce Behemoth électronique dont google nous dit à peu près qu’il fera advenir le paradis sur terre, sera utilisé comme prétexte validateur automatique des choix qu’on voudra imposer dans un cadre post-démocratique. En fait, cette intelligence artificielle ressemble au système technocratique qui permet de réguler l’occident à coup de normes, de dissuasion et de conditionnement mental. L’IA en est peut-être la métaphore, qui se transforme peu à peu en réalité, et elle en sera aussi l’aboutissement.

 

Une métaphore et une forme de vie qui se propage

Ce processus de réalisation intégrale du système, son idéologie cryptoreligieuse, ainsi que toute l’accumulation de capital qu’il génère et qui le génère concomitamment, tout ça doit bien sûr se lire comme un vigoureux processus biologique (et l’héritage de Darwin est aussi une source majeure pour l’occultisme occidental, la pensée New-Age et les sectes qui le propagent). En faisant mon Heideggerien de comptoir, je dirais que cette hégémonie est la volonté autonome de la technique qui prend le pouvoir dans un grand arasement de toute chose, en s’infiltrant partout.

Nous sommes tous séduits!

C’est ça le pire: même si tout le monde ne profitera pas de la vie éternelle (si l’on y arrive), le péquin moyen est très sensible à toutes les utopies hi-tech. Elles sont quelque part incluses fantasmatiquement dans tous nos objets électroniques. La publicité ne cesse de mettre ces derniers en scène comme des extension de nous-même, des prothèses narcissiques qui nous augmentent en nous connectant au grand et beau tout que l’humanité constitue d’ores et déjà  (ce grand tout intégré comme un cerveau à échelle mondiale, qu’il existe ou non, fait partie de l’appareillage idéologique crypto-religieux transhumaniste). Toute la puissance désirante de l’humanité (celle des riches et des autres) est mobilisée dans cette grande entreprise, fait social total qui est aussi bien du marketing que de la religion, de la science que de la politique.

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Le transhumanisme absorbe la science

Ainsi, c’est désormais autour des projets cyclopéens de Google et de la Silicon Valley que s’organise la science en clusters de start-up et de projets universitaires de recherches en  neurosciences, biologie, physique, etc. Le transhumanisme, avec les croyances sectaires et post-rationnelles de la Silicon Valley, est devenu la pointe et la locomotive de l’activité scientifique!!!

Et ils sont marginaux ou du moins on les entend peu, les scientifiques comme le biologiste Jacques Testart, ou l’urologue millionnaire Laurent Alexandre, ex-transhumaniste devenu récemment critique, qui pointent les dangers de ce grand mouvement.

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La question morale

Pourtant le rêve transhumaniste est par essence élitiste, eugéniste, et il présuppose logiquement l’advenue d’une société de castes, entre les augmentés et les non-augmentés, les immortels, et les non-immortels, ceux qui auront les moyens, et les autres.

Comment les milliardaires de la Silicon Valley peuvent-ils se dire humanistes et plein de probité? Comment Google peut-il afficher son slogan « Don’t be evil »?!!!

Une façon de l’expliquer consiste à revenir aux soubassements sectaires du transhumanisme (je vous en ai exposé une minuscule fraction et j’y reviendrai plus tard, si Dieu ou l’AI m’en donne la force). Le gnosticisme chrétien était marqué par le secret, la hiérarchie initiatique et l’imminence de l’apocalypse. Les gnostiques ont influé sur tout l’héritage ésotérique de l’occident. La plupart des sectes partagent ces caractéristiques, et je pense que la Silicon Valley n’y fait pas exception. Une élite possède le vrai savoir sur le monde, sur l’imminence de la catastrophe et/ou du salut, et elle doit le dissimuler au commun des mortels ou aux autres membres de la secte moins initiés.

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Précédents post de cette série prométhéenne: 
Disruption: la Silicon Valley va détruire le capitalisme [Prométhée et Marx]
(Précédent post de la série, corollaire exotérique de ce que vous venez de lire, où est abordée la concentration du capital par le bas…)
La technique est la continuation de la biologie par d’autres moyens [Prométhée et le feu]
(post indispensable, dont tout lecteur retire une impression de plénitude symbolique, conceptuelle et, plus généralement, jubilatoire)
Le capitalisme est il une forme de vie? [Prométhée et Darwin]
(post long et chiant certes, mais non dénué de pertinence… on dira qu’il qui se mérite)

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Toutes les peintures sont de Michael Page, peintre génial qui me rappelle Salvador Dali et Francis Bacon. Je l’ai découvert en tapant « Peinture fractale » dans le moteur de recherche universel. 

Ses visions évanescentes, kitsch et oniriques illustrent parfaitement le gnosticisme ambiant et la nature crypto-religieuses du transhumanisme, rayonnant partout dans la pub, le cinéma ou la science, comme on l’a vu.

Page, sur sa page de présentation, prétend illustrer le pneuma, c’est à dire, l’esprit et le souffle, chez les Grecs et dans la bible; pneuma dont il affirme, à la suite de beaucoup de traditions spirituelles et ésotériques, qu’il irrigue toute forme de vie. Et si on le rapprochait de la volonté de puissance, de l’élan vital, concepts aux contours vagues que je manie souvent dans ce blog sans trop de scrupule définitionniste?

Disruption: la Silicon Valley va détruire le capitalisme [Prométhée et Marx]

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« Anunaki’s taking » de Michael Page, peintre qui fait disparaître des formes humaines dans d’inquiétants magmas  de coups de peinture fractale

La concentration du capital

Et si on parlait un peu de Karl Marx?

Marx parle de la concentration du capital comme d’un mouvement naturel dans la société capitaliste. C’est une analyse spécialement pertinente dans le schéma de concentration de la puissance dans les mains des firmes de la Silicon Read more…

Fakeniouzologie / Critique de la raison médiatique (réponse à Frédéric Lordon)

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Le prestidigitateur, Jérôme Bosch, 1502

Je viens de lire cet article plus que drôle du Monde Diplomatique. Frédéric Lordon y fait la revue détaillée de la tartufferie des médias face à ce qu’on appelle les « Fake News », les « faits alternatifs » ou la « post-vérité » depuis quelque mois. Nous en avions parlé à l’occasion d’une liste noire de sites internet publiée par le Washington Post reposant sur l’expertise d’une officine bien plus mystérieuse et suspectes que les sites mis à l’index. Comme toutes ces affaires sont assez louches Read more…

Le capitalisme est-il une forme de vie? [Darwin et Prométhée]  

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La technique est la continuation de la vie par d’autres moyensavons nous posé ici, en suivant les pas de Prométhée et de Kubrick. Ensuite on avait vu que la technique, puis le capitalisme, pouvaient être considérés comme des formes extériorisées, externalisées, du jaillissement vital primal. Et l’on avait conclu que dans cette perspective, le capitalisme, voire le techno-capitalisme ressemblait à une forme de vie qui se retournait contre la vie. Un feu (pour filer la métaphore techno-prométhéenne) ultra concentré qui détruit ce que nous avons précédemment réalisé avec lui lorsqu’il était moins incandescent (la société, les institutions, la culture).

Ci-dessous, je vais explorer comment le technocapitalisme, non seulement ressemble à la vie telle que la décrit Darwin mais utilise Read more…

Le spectre du genre et la guerre des pronoms au Canada

 

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Les points godwin ont volé bas et en rafale dans cet amphithéâtre de l’Université de Toronto. Le 19 novembre 2016, un débat surréaliste y a eu lieu qui représente bien la situation de tension extrême que les prises de positions de Jordan Peterson ont suscitées dans l’université et en dehors. Depuis la fin du mois de septembre 2016, ce professeur de psychologie est parti en croisade contre la loi C16 (approuvée par le parlement canadien le 18 novembre)  en postant des vidéos sur youtube qui ont provoqué un débat national. Cette loi prévoit d’inclure « le genre, l’identité de genre et l’expression de genre » dans les motifs de discrimination déjà susceptibles d’être punis par Read more…

La technique est la continuation de la biologie par d’autres moyens [Prométhée et le Feu]

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Rappelez-vous la transition de 2001 l’Odyssée de l’espace, entre l’os, premier objet technique tournoyant dans l’air et la navette spatiale, qui de proche en proche mène, dans le déroulement du film, à l’homme nouveau, au surhomme peut-être nietzschéen, peut-être transhumaniste, peut-être les deux. Ces images archétypales Read more…