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Rappelez-vous la transition de 2001 l’Odyssée de l’espace, entre l’os, premier objet technique tournoyant dans l’air et la navette spatiale, qui de proche en proche mène, dans le déroulement du film, à l’homme nouveau, au surhomme peut-être nietzschéen, peut-être transhumaniste, peut-être les deux. Ces images archétypales tracent une ligne de destin entre la pulsion agressive inscrite (comme les autres pulsions et désirs) dans notre nature animale, biologique (le 1er objet est une arme) et notre destin technique.

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Le foetus cosmique, 2001 l’Odyssée de l’espace. Selon Nietzsche, le surhomme sera celui qui pourra recréer de nouvelles valeurs, comme un enfant innocent.

Le mythe de Prométhée dans Protagoras

On sait que Prométhée a volé le feu aux dieux  pour le donner aux hommes, et qu’il a été puni pour cela. Mais ce qu’on sait moins, c’est que c’est à cause de son frère, selon la version que livre Protagoras dans le dialogue de Platon qui porte son nom (Protagoras!).

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Prométhée est condamné par Zeus a avoir le foie dévoré chaque jour. (« Prométhée supplicié », Rubens 1612)

Les animaux venaient d’être façonnés par les dieux avec du feu et de la terre, mais ils n’avaient pas reçu leurs différentes qualités spécifiques (griffes, fourrure, plumes, rapidité, force, etc…). Ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de cette tâche. On ne sait pas trop pourquoi, Epiméthée (dont le nom en grec tendrait à vouloir dire qu’il ne voit pas très bien, ou qu’il voit en arrière, dans le passé, peut-être) demanda à Prométhée (=celui qui voit en avant, qui prévoit, qui voit l’avenir) de le laisser faire le partage tout seul et de revenir plus tard examiner le travail. Or l’inspection des travaux finis aurait mieux été adaptée à « celui qui voit en arrière » et la distribution à « celui qui voit en avant ». Mais c’est comme ça.

Epiméthée s’attelle donc seul à sa tâche. Il donne des dents et des griffes aux uns, pour attaquer et se défendre, des ailes aux autres, pour s’échapper. Il distribue de la fourrure ou des plumes pour survivre au froid, donne de la grandeur et de la force aux uns et dote les plus petits ou faibles de rapidité, voire d’une reproduction plus abondante, pour équilibrer leurs pertes.  » […] et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. » On voit là l’idée d’équilibre écologique incarnée dans la mythologie passée par le filtre de Platon.

Mais à la fin, il reste l’homme, nu. Epiméthée l’a oublié. Il a distribué toutes les qualités et il n’y en a plus pour permettre aux humains de survivre. Là-dessus, Prométhée revient pour constater la bêtise de son frère.

Mais la seule chose qu’il peut faire pour la réparer est d’aller voler le feu aux dieux pour le donner aux hommes. C’est une compensation pour rétablir l’équilibre des forces entre l’homme et les autres espèces. Bernard Stiegler décèle dans les deux volets de ce mythe une illustration très puissante du fait que la technique est la biologie continuée par d’autres moyens. La science vient étayer ce fait par beaucoup de constatations qui laissent penser que la technique, la culture et la société humaines sont des réalisations compensatrices de notre incomplétude de départ.

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Les singes sont pris d’une fièvre quasi-religieuse face au monolithe qui tient le rôle de Prométhée dans 2001.

La science comme confirmation du mythe

L’être humain est l’animal qui reste le plus longtemps dans la dépendance de ses parents. Le cerveau d’un nouveau né humain est bien moins formaté que celui des singes qui nous sont proches. Le biologiste Jakob von Uexküll affirme que l’homme est un animal non spécialisé. La programmation comportementale par un déterminisme génétique qui modèle le cerveau des animaux s’est grandement affaiblie chez l’homme. La plasticité de son cerveau est unique. Si celui-ci est presque vierge à la naissance en comparaison avec un cerveau de bébé singe, il garde pendant toute la vie une plasticité sans égale dans l’ordre animal. La détermination génétique s’est petit à petit amoindrie pour se transformer en culture, en technique, en société, comme un jaillissement de la biologie hors d’elle-même. C’est ce que montre la transition de 2001 l’Odyssée de l’espace, de l’os arme/outil au vaisseau et à la technique spatiale.

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Avec à son bord l’ordinateur HAL et les ingénieurs Poole et Bowman, le vaisseau Discovery One a pour destination Jupiter, planète vers laquelle le monolithe prométhéen (re)découvert sur la lune émet un signal. Est-ce là une allusion à Prométhée et à Zeus (Jupiter) dont il a volé le feu? La troisième partie du film « Jupiter et au-delà de l’infini » ressemble effectivement à une révélation mystique ou une rencontre avec Dieu.

La science et Platon s’accordent donc à dire que de notre dénuement physique provient notre puissance, le feu prométhéen. Ainsi l’intelligence, la technique, la culture et la société peuvent-elles être considérées comme des émergences biologiques d’un nouvel ordre chez notre espèce; des formes d’adaptation supérieures, selon la théorie de la sélection de Darwin.

Les évolutionnistes expliquent que l’alimentation carnée (chasse, armes) et cuite (feu) a été un apport énergétique et nutritif considérable pour le développement de l’intelligence humaine. Elle a aussi permis de dégager du temps qui a été consacré à d’autres activités. (Les chimpanzés, nos cousins, se nourrissant principalement de feuilles et de tiges, ils passent le plus clair de leur temps à manger)

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Au début, les singes partagent leur nourriture avec les pécaris

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Suite au contact avec le monolithe prométhéen, ils mangent les pécaris

 

 

 

 

 

L’énergie vitale, le désir et la technique

Nietzsche, inventeur de la volonté de puissance était très influencé par Darwin. Et l’on retrouve les théories vitalistes (de l’énergie vitale) dont je parlais ici, ainsi que leur étroite corrélation avec le désir et avec les instincts primaires qui sont le lot commun du règne animal.

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La guerre est depuis longtemps une affaire de technique

Si Freud ou Nietzsche nous apprennent que nous sommes « possédés » par nos instincts, nos désirs et nos pulsions; et si la technique est une projection extérieure de ces forces vitales; alors ces dernières nous « possèdent » aussi sous cette forme « externalisée », technique, technologique, sociales.

La technique nous possède. D’emblée, la société est technique, et la technique est sociale (comme le dit Marx). D’emblée la technique est l’objet de notre désir: en tant qu’extension et multiplicateur de notre puissance, comme incarnation de la puissance sociale dans la technique, et puis, simplement, parce que, pour les raisons que je viens d’énumérer, elle est désirée (et l’on désire ce qui est désiré par les autres, comme René Girard et les neurones miroirs le montrent). C’est la rencontre du désir externalisé dans la technique avec notre désir interne, individuel, donc c’est à double titre le désir qui se désire lui-même.

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C’est dire si la technique (le feu), est un concentré de puissance, de désir densifié, d’élan vital. Voilà pourquoi cette technique façonne notre perception du monde et notre conscience dans un processus croissant d’interaction circulaire par lequel nous nous individualisons en même temps que la technique se développe en nous.

Isolement et standardisation de la vie humaine que suscitent les technologies de la communication:

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« En parlant avec l’ordinateur HAL, dit un lointain interlocuteur, on a l’impression qu’il est capable d’émotion. »

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« Désolée, ma chérie, je ne pourrai pas être là pour ton anniversaire. », explique à sa fille un docteur Bowman flegmatique.


Penser la technique comme une partie de nous-mêmes

Avec les technologies (de communication, en particulier), le conditionnement technique de la vie humaine est de plus en plus apparent. Voilà ce qui a poussé  beaucoup de penseurs à partir du 20ème siècle à enquêter sur la façon dont la technique et la technologie nous déterminent spécifiquement, voire font partie de nous (Heidegger, Benjamin, Stiegler, McLuhan, Elul, etc.). Heidegger a renversé l’idée rationaliste naïve que la technologie est un moyen « neutre » nous permettant d’atteindre nos buts. Quand, avec le capitalisme, la technique devient un système rationnellement organisé de la « pensée calculante », c’est sa propre fin (son but) qui vient se substituer à tous les autres, et cette fin est sa propre reproduction (autopoïèse). Ainsi, le capitalisme transforme tout (l’être humain notamment) en moyens, et l’on perd la substance de la vie humaine (l’être). C’est ce dont on parlait en d’autres termes ici ou ici.

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Jogging circulaire. Tous les êtres humains dans 2001 l’Odyssée de l’espace apparaissent machiniques et vides de sentiments, simples rouages de la grande entreprise technique qui vise sa propre amplification.

La vie qui se retourne contre la vie

Ce caractère autoréférent et autoreproductif de la technique, au stade capitaliste, Heidegger l’appelle « la volonté de volonté ». C’est pour lui la massification de la volonté de puissance (qu’il reprend à Nietzsche), autonomisée dans la technique. Elle est devenue une forme de vie qui se retourne contre la vie. Cette volonté autoréférente de la technique rappelle l’autoréférence du désir. Comme si l’auto-réflexivité était en soi un facteur de propagation et d’intensification du feu prométhéen.

La technique est consciente de sa dépendance au désir humain. C’est en le suscitant et en le canalisant qu’elle effectue son autopoïèse (sa reproduction, son amplification). Le marketing et la communication sont bien sûr au coeur de ce processus, comme on l’a vu dans ce post. La vie se désire elle-même, et la technique, dans l’ère capitaliste se pare de tous les plus beaux atours de la vie, pour mieux la remplacer. Il en est ainsi de la « vie augmentée » proposée par les transhumanistes qui séduit comme une augmentation de notre puissance vitale (comme celle que nous a apportée l’alimentation carnée dans la préhistoire), mais nous impose en contrechamps l’idée d’une vie diminuée.

Dernière incarnation du feu comme jaillissement de la biologie à l’extérieur d’elle-même, la forme de vie autonomisée du technocapitalisme s’attaque aux formes de vie humaine qui l’ont précédées. Travail, culture, intériorité, structures sociales, toutes ces sédimentations historiques, anciennes  réalisations du feu prométhéen, n’ont plus de place que comme rouages ou ressources à exploiter.

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Dans 2001, le seul à manifester des sentiments humain (colère, jalousie, tristesse, orgueil) est l’ordinateur HAL, comme une inversion des rôles qui rime avec l’inversion des moyens et des fins que décrit Heidegger. HAL est le seul à ne pas se comporter en un rouage docile du système technique qui se reproduit. C’est son arrogance et son incapacité à admettre son imperfection qui vont faire capoter la mission… et peut-être la faire réussir… Comme si la seule ligne de fuite du système technique était la radicalisation de sa folie, de son hybris, vers une catastrophe finale.

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